Entretien avec un magicien / Adeline Arénas

13 novembre 2016

 

Entretien avec un Magicien : Lou Illusionniste

Tout commence un beau jour d’août. Le soleil brille, c’est un samedi, les gens flânent dans le Vieux Lyon. Un après-midi tranquille, en somme. En remontant la rue pavée en direction de la cathédrale Saint-Jean, on peut voir un petit attroupement autour d’une table modestement installée près d’un mur. Là, un jeune homme élégamment vêtu, au visage peint en blanc, bat les cartes et amuse son public avec des tours de magie. Par curiosité, je m’arrête avec mon amie pour l’observer…avant d’y rester un petit moment. Comme beaucoup, j’apprécie la prestidigitation – et surtout l’habileté qu’on peut déployer en manipulant des cartes. Le magicien parvient à captiver son public, et à tromper la vigilance d’un ado suspicieux qui se tient sur sa droite. (Il tente, en regardant dans les moindres recoins, de trouver le « truc » de l’illusionniste. Peine perdue.) Les tours de cartes du jeune homme sont complexes, et témoignent à l’évidence d’une longue pratique. Je récupère une carte de visite de « Lou Illusionniste » en me promettant d’en faire un sujet d’article… et je continue mon chemin.

Plusieurs semaines plus tard, tout le monde a rangé ses robes et ses t-shirt à manches courtes au placard. L’automne pointe le bout de son nez. Je me trouve dans un café lyonnais, face-à-face avec Lou Malaurent, illusionniste, qui a accepté de m’accorder une interview. Veste de velours, cheveux lâchés sur les épaules, la mise est soignée : c’est un dandy. (J’apprendrai plus tard que le jeune homme étudie la mode, ce qui n’a rien d’étonnant.) Quand j’arrive sur les lieux, il est déjà sur place et griffonne sur un carnet, un paquet de cartes soigneusement posé à côté de lui. Il me confirme qu’il fait de la magie depuis longtemps : « Ça fait treize ans, raconte-t-il. Quand j’ai commencé, j’en avais huit. » Pourquoi la magie ? « J’aime l’interaction avec les gens, et les faire rêver. La magie permet de pousser les portes entre le réel et le surnaturel. » Lou a fait la plus grande partie de son apprentissage seul, en s’entraînant pendant des années.  « Je suis à 70% autodidacte. J’ai acheté des tours, regardé des vidéos de magie, lu des livres, et j’ai aussi appris des tours auprès d’autres magiciens vus à des conférences. » Combien de temps lui faut-il pour maîtriser la technique d’un tour ? « Six mois, parfois un an. » Il qualifie la magie de « danse du mouvement » : c’est un art qui doit être fluide et travaillé en permanence. Sans oublier le jeu d’acteur qui vient s’y greffer, afin que l’illusion soit complète.

La rue, une scène idéale

Comme beaucoup de prestidigitateurs, Lou exerce son art dans des restaurants, pendant des fêtes ou pour des entreprises. Il a commencé ses performances dans la rue très récemment : « Quand tu m’as vu, c’était la première fois que je le faisais ». Le jeune homme a présenté ses tours pendant plusieurs soirs dans le Vieux Lyon, et l’expérience ne lui a pas déplu. « Ça m’a permis de développer l’interaction qui me manquait, avoue-t-il. J’ai des confrères qui n’aiment pas forcément la rue, mais elle a beaucoup de potentiel. Tu y es moins protégé que dans un restaurant, par exemple. »

Je lui parle de l’adolescent qui cherchait à tout prix à découvrir ses « trucs », en regardant ailleurs que là où le voulait Lou… qui l’a finalement mystifié aussi bien que le reste du public. « Oui, ça t’oblige à être perfectionniste, sourit-il. Et tu fais participer l’élément perturbateur. » Lou est également monté sur scène à plusieurs reprises pour présenter ses tours. En 2013, il a été sacré Champion régional de scène catégorie magie (manipulation). « La scène est bien aussi, mais je préfère les close-up, dit-il. Et la rue apporte beaucoup plus d’interaction. »

Le monde de la magie

Si Lou veut continuer à faire de la magie, il ne souhaite pas forcément en vivre. « C’est ma passion, elle est trop importante pour risquer d’en faire un métier », explique-t-il. Transformer sa passion en business, c’est prendre le risque d’éteindre la flamme. « Beaucoup de gens le prennent », concède l’illusionniste. Ce qui ne rend pas toujours l’univers de la magie attirant : « C’est spécial. C’est un monde de requins, c’est à qui fera la meilleure magie, le meilleur tour. Il y a beaucoup de rivalité, c’est dommage. Les magiciens font de leur art un business. » Lou confie avoir deux ou trois amis magiciens, « mais la notion de business est absente de leurs performances ».

Son plus grand modèle ? Bebel, l’un des plus grands cartomanes du monde, qui pratique le close-up dans la rue chaque été à Paris. En hiver, il montre ses tours dans des cabarets ou chez des particuliers. « C’est mon grand maître formateur, raconte Lou. Il vit de sa magie, je l’ai rencontré à Paris. Chaque magicien décide de diffuser sa magie comme il le souhaite, il a la sienne. » Parmi ses influences, Lou cite également Dani DaOrtiz, un cartomane espagnol, et Shoot Ogawa, un magicien japonais spécialisé dans l’art du close-up.

Et ensuite ?

Malgré son talent, Lou reste humble. « Des gens m’ont déjà dit : tu mérites mieux que la rue, vise plus haut. Mais c’est la rue qui me plaît ! » Cependant, il admet avoir quelques rêves. Dont celui-ci : « J’aimerais montrer mes capacités ailleurs qu’en France. » Et, bien entendu, en profiter pour rencontrer d’autres maîtres magiciens. « Les américains sont très sensibles à la magie, les asiatiques aussi. Ce sont les seconds qui ont les meilleurs magiciens du monde, mais ils sont secrets, ce sont ceux dont on n’entend pas parler. L’inverse d’un David Copperfield ! »

Je me souviens brusquement du film Insaisissables 2, que je suis allée voir le lendemain du jour où j’ai vu Lou montrer ses tours dans le Vieux Lyon. Les héros du film se rendent en Chine, notamment dans une boutique de magie réputée pour être la meilleure du monde. Le clin d’œil n’était donc pas gratuit. D’ailleurs, Lou a-t-il vu ces films ? « Oui, ils sont bien, mais il y a trop de choses impossibles. Dans la réalité, les tours qu’on voit dans le film seraient préparés et filmés pour être montrés au public. C’est impossible de faire ça en direct, sans effet spéciaux ! »

A la fin de la conversation, le magicien me demande si j’ai le temps de rester pour voir quelques tours. Pendant le quart d’heure qui suit, j’assiste donc à un spectacle de close-up virtuose et précis…

et l’illusion reste totale.

Adeline Arénas.

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