Carte blanche à Tino Sehgal / Florian Bulou

3 décembre 2016


CARTE BLANCHE à Tino Sehgal

Exposition au Palais de Tokyo, 2016, jusqu’au 18 décembre 2016

Sous les justes mots d’Eugène Ionesco, Tino Sehgal prend un malin plaisir à caresser un cercle jusqu’à ce qu’il devienne vicieux. On y va avec une appréhension, celle de voir encore une exposition d’art de feignasse, où le visiteur doit tout faire. Mais on ne fait rien, grâce aux quelques soixante intervenants – trois cents en tout, on se laisse faire plus que dans n’importe quelle exposition.

On se fait aborder par un être humain – triste monde, on ne peut plus aller à une exposition tranquillement – puis comble de l’irrévérence, il nous parle et nous pose des questions. Pris au jeu de l’interrogatoire qui ne peut avoir de réponse,  on progresse dans l’espace épuré, blanchi. C’est une exposition du vertueux néant, du vide de la réflexion, car à trop vouloir réfléchir sur des œuvres matérialistes, on en vient à ne pas assez s’interroger tout court. Course infernale à l’accessibilité de l’art trop taxée d’élitisme, cela interroge toute personne la parcourant. Sur soi, sur l’art, sur l’avenir et sur l’homme. Ça faisait longtemps que l’humain n’avait pas eu une place si importante dans une exposition ; on y entre pour le plaisir, on en prend et on en sort plein de questions. Surpris à ne pouvoir qu’en parler, à ne pas s’arrêter – à l’image de l’un de mes guides, bavard ininterrompue ayant vécu à Los Angeles. Pleine catharsis, les sensations sont là ; entre la passion d’un récit, la compassion d’une histoire, la frustration de la non réponse. L’émotion et la méditation : l’un pendant, l’autre après. Je ne voulais pas apprécier cet art facile en apparence, mais quand l’artiste devient aussi commissaire d’exposition force est d’admettre qu’il ne s’agit plus d’un simple accrochage minimaliste et léché. Le parcours, le transfuge, l’omniprésence de l’humain par le son, de l’homme par le corps, hyper-spatialité olfactive, visage sur fond blanc, les sens n’en peuvent plus. Quid de la performance artistique en galerie ? L’œuvre est-elle vouée au silence ? Où se situe la mémoire dans une architecture ? L’espace en tant que mémoire, le Palais de Tokyo présente une mise en abîme des souvenirs.  Parce qu’après cela ce n’est pas fini, Tino Seghal, sous ses précieux choix, laisse champ libre à d’autres artistes : Buren, Coleman, Huygue…. Un fois on se retrouve dans une pièce plongée dans le noir intégral, les bruits de bouches, des blops rythmés forment une cacophonie mélodieuse, on se sent juste bien. Rien de plus, cela suffit. D’autres pièces nous laissent perplexe et sonnent plus comme des invitations d’amis d’anciens amis, mais tant pis. Puis pris au piège par des humains je ne dévoilerai pas la clé de l’énigme, pourtant évidence. Cette exposition c’est aussi ça ; le retour à une évidence, la prise de conscience d’une simplicité sans être simpliste.

Après la décomplexion des interminables discussions, place aux choses sérieuses, mais ce n’est plus possible. Évaporée la rigidité conventionnelle des galeries, disparu le « ne pas toucher », on fait ce qu’on veut, on a envie d’ouvrir les portes closes, de s’asseoir sur ce qui est peut-être une œuvre quand certains ne savent pas ce qu’ils admirent. Seuls ou à plusieurs, la première fut pour moi un plaisir, un instant de réflexion sans réfléchir, à l’instinct, en somme sans s’en rendre compte. Comme une habile machinerie, la répétition des cycles de discussions font basculer sans cesse nos intentions, mais sans finalité, sans réponse. Cercle vicieux tant on questionne l’infini. Mais de là à dire que l’œuvre c’est nous, n’exagérons rien.


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