Poésie ? de Fabrice Luchini / Florian Bulou

2 février 2017

Poésie ? Fabrice Luchini, Théâtre Montparnasse
représentation du 30 janvier 2017 (le même soir où il dit n’importe quoi en chantant Mamy Blues au Globe de Cristal)

 

Cette semaine, sans prendre de risque et assuré du talent incontestable d’un des plus beaux passeurs de la littérature française du vingt-et-unième siècle et en bon héritier de Coquelin Cadet allons écouter – plus que voir ? – Fabrice Luchini. Le spectateur qu’il nous joue est-il lui même Poésie ? Car si la question est posée en ces termes de manière efficace dans le titre même, on se demande tout du long si c’est le spectacle même qui en est ou si c’est un récital. L’époque où la poésie était chantée sur la place publique grecque est lointaine, aujourd’hui elle est d’avantage récitée, gentiment et proprement, derrière une table et des pages imprimées. Comment fait-on pour casser les codes, bouger quelques règles sans déshonorer les textes de deux cents ans, écrits pour être lus en soi et pour soi ? L’école anglaise revendiquera à partir des années 70 la station debout pour mettre le corps en tension, la France préfèrera assis, même les poètes sonore. Luchini contemporanéise tout. #inventedesmots

 

Il s’offre au public dans un salon. La scène parsemée de trois tapis se compose d’un fauteuil en cuir, d’une table de lecture et d’une chaise ; de quoi donner au coiffeur devenu acteur toutes les postures possibles et envisageables. Déambulant sur scène, Luchini se dresse debout, s’avachi dans le fauteuil, se pose dos droit sur chaise, se la joue décontracté sur table. Il ne peut être qu’alaise.

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Oui, parce que l’on sait que ça marche, et que le héros de Perceval le Gallois est un génie, je préfèrerai m’attarder à essayer de comprendre le spectacle de Luchini plutôt que d’en faire une éloge superfétatoire. Alors on se pose un peu la question du que fait-on de ce que l’on nous donne ? Il construit une nouvelle manière de dire, si bien que l’on a le sentiment de découvrir une nouvelle œuvre alors qu’il s’agit d’un texte que l’on connait tous mais d’une autre manière, tantôt trop scolaire, tantôt trop chanté. Il nous met à l’écoute des poèmes dans le moment de leur dire. Une fois le ver terminé il peut passer à autre chose, et retourner en toute humilité à la narration de son histoire personnelle. Tout est dans la diction, dans le labial, quand Luchini est un passeur d’une langue qui a été écrite pour être lu dans sa tête, mais qu’il en fait une langue lu, avant tout lu à haute et intelligible voix, lu à des centaines de personnes envoutées par ce qu’il dit, c’est bien. Luchini est aussi un poète sonore tant il spatialise les mots, tant il textualise l’espace, tant il domestique le spectateur ; grâce à lui l’oralisation passe avant tout par la trois dimensions. Alors la diction poétique a-t-elle pour but l’incohérence ? Quand l’écrit a un sens et l’oral n’en n’a plus, mais tant pis parce que c’est beau.

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Tout est dans le titre, mais il ne nous invite pas à écouter de la poésie, c’est d’ailleurs paradoxalement une part minime de son spectacle. Le tout étant peut-être aussi de savoir ce qu’est la poésie, cette transposition du réel, et pour tant transposer un réel c’est qu’il faut l’avoir compris au plus profond. George Perros dit (je préfère citer un poète qui n’est pas présent dans le spectacle tant qu’à faire) : « Le plus beau poème du monde ne sera jamais que le pâle reflet de ce qu’on appelle la poésie, qui est une manière d’être, ou, dirait l’autre, d’habiter ; de s’habiter. » Luchini est enivré, ensorcelé, il a tant d’empathie que lorsqu’il raconte sa vie, il ne peut s’empêcher d’y ajouter des fragments de littérature ; c’est en lui. Parce qu’il ne peut s’empêcher de parler politique tout en refusant de s’encarter à un quelconque bord, parce qu’il refuse de dire qu’il est de gauche alors qu’il se vante d’avoir toutes les valeurs de cette même frange politique, ou parce qu’il joue avec le public de l’orchestre uniquement, le tout en regardant celui du balcon, Luchini est un des plus beau paradoxe de France. D’un côté il commence avec une longue tirade qu’on lui connait sur la beauté des vers en français, récitant le Bateau Ivre de Rimbaud, fil rouge de son spectacle, rejouant trois à quatre fois un même vers. Il est habité par la poésie et cela se sent ; démonstration faite puisqu’il est incapable de tenir plus de quinze minutes sans le citer une fois encore. #sijamaistunecomprendspas #asusual

 

Il serpente entre cela et des apartés vers le public dans lequel se trouve un potentiel mari qui ne comprend rien au théâtre de Labiche. Et c’est là que Luchini sous ses aires de fantoche se compare ni vu ni connu à Labiche ou à Rimbaud. De l’autre il nous embarque dans un délire surréaliste, à prendre au sens premier du terme, à savoir, avant d’être repris par Apollinaire : ce qui est surnaturel. Défiant en effet les lois de la nature, on dit depuis longtemps que Luchini est un diseur avant d’être un auteur. Son spectacle nous prouve le contraire ; tout est écrit. Il raconte avant tout son histoire de coiffeur de Barbès à acteur fétiche de Éric Rohmer, sans oublier Johnny Halliday, et même cela il le raconte bien. Le contenu est inattendu, le contenant cadré mine de rien. C’est une machine, savamment orchestrée d’improvisations, logiquement improvisée de citations… Il connait tout, par cœur, sinon il ne le dit pas. Et c’est aussi pour cela qu’il le dit aussi bien. Quelque peu narcissique, il a un tel égo que s’en est génial, il aime les rires, et il y répond ; bruits de bouche à bruits de pas, l’instinct prédomine si le cœur lui en dit, ira de tirades en galéjades. Comme dirait Valérie Lemercier on préfèrerait un rire bien franc qui fait mal au ventre au petit rire de connivence, malin à la Nani Moretti ; un rire qui se vomit un peu  – sans basculer dans la décadence gastrique des situationnistes viennois (un acte poétique ?). Alors nous rirons.

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Nous ne nous égosillerons jamais trop à tenter de le suivre, il le dit lui même : « les instants de blagues, c’est du repos, c’est du souffle, que du Rimbaud pendant une heure quarante c’est trop. » Il donne tout, et il vend du rêve.

 

Un petit lien vers le Bateau Ivre que Arthur Rimbaud a écrit à l’âge de 17 ans : ICI.

 

Ou encore une petite fable qui fait du bien :

Et pour finir, une chanson à laquelle il fait référence (nos équipes en cherchent encore la raison) :

Florian Bulou.