Melting-pot cinématographique printanier.

17 avril 2017

Cinéma ;

MELTING-POT PRINTANIER !

C’est le printemps avec des airs estivaux, alors on batifole, on aime à regarder de tout et n’importe quoi, on ne sait pas toujours bien quoi faire pour se changer les idées ; tantôt attirés par le soleil abrupt, tantôt obligé par les contraintes professionnelles, ou même séquestrés par des cérémonies familiales. Ainsi pour cette fois-ci, devant le tumulte et le surplus d’informations des présidentielles, de la météo et de la vie en général, voici un melting-pot de film à voir ou à revoir, subjectif bien sûr. Comme fil conducteur, logique ; le dehors, l’ouverture, les champs, la nature, les pilules, la drogue, le sexe, la vie quoi.

 

Opium

Commençons loin là haut, les yeux dans les étoiles qui ne sont pas encore présentes, le soleil fulmine, alors la lune, visage puéril nous enorgueillis. Il nous suffit de peu, quelques douze minutes de ce court métrage ; Le Voyage dans la Lune de Georges Méliès. Parce qu’« On descend tous de Méliès. », si même Martin Scorsese le dit alors. Premier bijou de science-fiction, finement bricolé dans un hangar de Pantin – Méliès ayant inauguré le principe de studio – ce film représente aussi la volonté de voyage, de rêverie, d’imaginaire fantastique bien que naïf à nos yeux du troisième millénaire. Aujourd’hui, regarder Le Voyage dans la Lune, c’est un peu comme utiliser le minitel. Tout est beau parce que le décalage des époques et les évolutions technologiques en font un ovni, mais plus c’est ancien plus on aime. Le Voyage dans la Lune émerveille, le voyage sur la Lune aussi, comme en 69. C’est comme un spectacle pour enfant filmé, où finalement peu de choses nous paraissent contrôlés car on est habitués à ne recevoir que de l’ultra réalisme fictif où votre esprit ne doit rien imaginer, ne doit rien laisser transparaître de notre trop plein de compréhensions. En trente tableaux, du laboratoire du Professeur Barbenfouillis au tableau féerique constellés de Vénus et des comètes aux visages, en douze minutes on se prend au jeu. Les Danseuses du corps de ballet de Châtelet et les acrobates des Folies Bergères occupent les plans fixes, Méliès inaugurait aussi l’interdisciplinarité dans le cinéma, à peine celui-ci venait-il de démarrer dans le grand public. Si peu de choses nous fait rêver ; alors le trop plein de kitsch et de faux serait-il le secret de l’ultime potentiel imaginaire ?

D’imaginaire à psychotrope il n’y a qu’un pas, passons à Opium de Arielle Dombasle. Sans être une leçon cinématographique, c’est pour tout ce qu’il y a autour qu’on aime Opium, c’est un film qui ne vous impose rien, ne vous demande pas de pleurer sur des faits sociaux emprunts de misérabilisme, mais vous invite juste à voyager, à entrer dans son univers totalement en décalage avec tout et rien. Parce que ce qu’on aime chez Dombasle c’est sa personnalité, sa candeur, son grand n’importe quoi, et son film il transpire ça, avec une maitrise incontestable de Jean Cocteau et des références à son univers qui n’en finissent pas en moins d’une heure et demi. C’est Orphée, c’est son Testament, ses succès comme ses ratages incompris. J’aime quand les films nous laisse choisir entre émotion, dérision, ou technicité d’un costume ; quand une même scène est vécue de manière totalement différente selon la personnalité de chacun, quand certain voient du second degré alors que d’autre sont au premier, la forme et le fond se confondent tant qu’on ne sait plus où va le film. Car dans ce film il y a une attention certaine à l’esthétisme, le serre-tête cadre qui sublime le visage de la comtesse, la sculpture en deux dimensions en fil de fer cadrant Radiguet sur la plage, puis des références artistiques à Man Ray et son costume en volute pris en photo porté par Cocteau. Fin.

 

RayonVert

Alors de rayon de soleil au Rayon Vert de Eric Rohmer, c’est capilo-tracté mais on pardonne alors allons-y gaiement. Un phrasé qui raconte la vie, on est autant emporté par la solitaire et cartésienne Marie Rivière ici, que par la voix tremblotante de Pascale Ogier dans Les Nuits de la Pleine Lune, ou la fantaisie lucide d’Arielle Dombasle, encore elle, de Pauline à la Plage. Mais avant tout dans Le Rayon vert, c’est l’évocation d’un sentiment, d’une sensation parfois incomprise qui m’intéresse. Marie Rivière est un personnage complexe, quoique très perceptible appréciant les moments seuls mais refusant la solitude physique : elle veut partir en vacances, mais ne veut pas seule, mais a envie d’être seul ; elle veut la possibilité de la solitude sans la solitude, tout un système. Mais cela personne ne le comprend. L’improvisation est l’essence même du génie de ce film, à travers cette improvisation on comprend la difficulté pour Marie de faire part de son caractère, de se faire comprendre des autres. Elle ne sait pas, elle hésite, elle bafouille, se rend compte qu’elle dit parfois des absurdités ou des contre-sens, mais son seul but est de se détacher de ces multiples interviews ressemblant trop fortement a des prises d’otages psychologiques. Quel est l’intérêt de vouloir tout le temps comprendre les gens ? C’est un film qui s’écoute plus qu’il ne se regarde malgré la non attente du rayon à la fin du film. Pas de panique, tout est beau.

Finissons dans les fourrés, dans la végétation florissante, dans le foin précoce, dans Les Herbes Folles. Pour un impatient tel que moi c’est un obsession qu’on ne comprend pas tout de suite, n’ayant qu’une envie : secouer le personnage d’André Dussolier, le réveiller, lui faire comprendre que cette obsession est saugrenue. Cependant dès le départ la narration impose un ton détendue, voire intime avec nous. C’est la voix d’Edouard Baer qui nous propose une narration posée, qui introduit en douceur la situation puis l’élément déclencheur, s’évanouit pour laisser place à la scène filmée ; un dispositif courant tout le long du film suggérant pas à pas la rêverie (le montage de scènes coupées en fondues, mais les sons restent). La carrière entière de Resnais est un jeu des temps, preuve en est encore ici. Non sans mentir il m’a fallut explorer les interviews de Resnais pour comprendre la complexité de la cohabitation entre l’inconscience des pensées et la domination du Surmoi, et des herbes folles qui fissurent le béton noir dès le générique ; on laisse place au Ça. Au Ça d’André Dussolier. Le tout en maîtrisant l’ironie de la situation, avec des tons qui changent, qui se balancent, qui se renvoient la balle dans quelque chose que l’on ne saisit pas de suite. Un étrangeté à la Lynch, Buñuel ou Carpenter en appréciant la porosité émotionnelle de Resnais. « N’importe, nous nous serons aimé », ce pourrait être la pensée du personnage de Dussolier, tant il a eu de plaisir à crever les pneus de Sabine Azéma par bonheur fou, lui écrire lettres après lettres sans réponse, ou entendre sa voix au téléphone, tant il ne sait pas ce qu’il veut, ni ne sait où il va, mais juste vas-y on essaie. C’est donc avant tout la jouissance de ne pas avoir ce que l’on obtiendra peut-être pas, peut-être encore – surplus de conditionnels – nous ne voulons pas, c’est apprécier les erreurs, les altérations, les maladresses, c’est même apprécier les remords. Tout un jeu de l’amour, où plutôt de la séduction, comme chacun sait, bien plus appréciable.

S’en est fini de cette sélection cinématographique, et si jamais personne n’est encore convaincu, courez dans les parcs parisiens qui ne demandent qu’à se torde sous trop d’êtres humains, mais c’est ce qu’on aime. À quoi bon des parcs si nous n’apprécions pas les contingences olfactives, les approches charnelles et les   remugles de la cohue environnantes des Buttes Chaumont. Miam, miasmes.

Florian Bulou.