La Biennale, c’est génial !

18 mars 2017

 

Biennale Internationale Design Saint-Etienne #10

WORKING PROMESSE – les mutations du travail

9 mars – 9 avril 2017

 

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La Biennale Internationale du design de Saint-Etienne ; quésaco ? En chiffre , c’est tout les deux ans, depuis 20 ans, ça dure un mois, on y trouve cent-trente-six expositions de toutes tailles, deux cents huit milles visiteurs à la dernière session de 2015 qui portait sur le « sens du beau ». #sanscommentaire

Et Saint-Etienne ? Ce sont quelques quatre-vingts kilomètres carrés, pour une population de cent-soixante dix milles habitants, une moyenne de cinq cent mètres d’altitude, le club de football le plus titré de France, dix-sept villes en jumelage, membres du réseau des vingt-et-une villes créatives de l’UNESCO, situé à soixante deux kilomètres de Lyon, un record de chaleur à 41 degrés le sept juillet 2015, et de froid à -25,6 degrés le quatre janvier 1971, pour une moyenne sur cette période de Biennale à 7,4 degrés (c’est froid mais il fait beau). Et il y a un tramway.

 

 

À parcourir la carte – on doit l’identité visuelle à l’agence Bureau 205, par ailleurs efficace et intelligente – se distingue une flopée de petites flèches rose fluo et jaune moutarde et d’une dizaine plus assumées noires, le tout délimitée par points et lignes continus selon trois des quatre points cardinaux ; un système de repérage efficace donc. La centaine de petite flèches sont les expositions dites OFF, les autres les IN : cent trente six au total. Cette année la Biennale ne se tourne pas uniquement vers des lieux et monuments emblématiques du domaine artistique comme le Musée d’Art et d’Industrie, la Cité du Design ou l’ancienne École des Beaux-Arts ; elle prend le pas sur toute la ville, s’approprie tout les lieux possibles et imaginables, s’en fait un évènement urbain à part entière, qui tout assumé prend en considération les si chères rez-de-chaussée dans la ville. C’est intelligent

Un rez-de-chaussée qui vit, c’est une ville qui bouge, et le mouvement rassure, le mouvement occupe. Alors la Rue de la République voit ses boutiques jusqu’alors abandonnées, réinvestit par les artisants environants. La carte est un outil d’information bien fait, mais ne se veut pas un dispositif d’orientation, le but de cette biennale semble être de déambuler tantôt dans la cité jadis industrielle, tantôt dans les usines réhabilitées. Une déambulation maîtrisée par une signalétique travaillée. Faite de matériaux bruts pour le support, entre le piétement alliant tasseaux de bois et béton brut, dont la jonction complexe a été éprouvée, et l’alliance kakémono en bâche – plaque d’aluminium – OSB blanc, cela forme un puzzle de matières déconstruit aux rectangles de diverses dimensions. Le tout est dessiné sur mesure, tramé comme la charte graphique, titillant les variations d’échelles. Dans un univers aux usines désaffectées, ça passe à merveille. Au détour des IN destinées aux avertis du design et des OFF peut-être plus grand public, c’est aussi un certain brassage anthropologique qui se met en place. Oui ce qui m’a plus dans cette Biennale c’est la volonté d’accessibilité au design – admettons-le – parfois en dehors des clous, dans sa tour d’ivoire. Preuve en est ce père, croisé à l’angle d’une exposition dans la rue de la République, qui tente une définition du design à son fils en bas-âge : « le design, c’est pas facile à comprendre, c’est… c’est futuriste. » #rienàajouter

Mais revenons-en au thème : les mutations du travail au vingt-et-unième siècle. Parce que le travail, son évolution, des théories avant-gardistes de Taylor aux utopies de George Orwell, ça nous touche tous, chômage oblige, crise oblige, vie oblige. Nous nous posons tous la question de savoir dans quel type d’univers professionnel nous nous dirigeons, avec l’informatique très présent qui permet de travailler de chez soi refoulant les frontières privés-pro, des métiers et supports amenés à disparaître comme le papier qui cède la place à Internet, bien qu’un support en perpétuel questionnement, ou les nouvelles inventions technologiques qui tentent de faire leur entrée dans un univers paradoxale qui accepte les nouveautés sans bannir les anciennetés – toutes proportions gardées -. À chacun d’y amener sa réponse ; on en croise de toutes sortes. Les vêtements de demain pourront être travaillés selon les besoins et non plus les envies, référencés à son travail : une déformation professionnelle visible sur le premier organe de jugement dans le pays de la Haute Couture. La batterie de téléphone portable est inclue dans la veste, le col mao est surdimensionné pour protéger des potentiels collisions, les genouillères de pantalons, grâce à des matières futuristes sont assouplies mais renforcées, le paradoxe technologique est à voir. On décortique aussi l’apparition de futurs métiers, les organes sont cultivés, les espèces sont créées, l’extinction n’existe plus. On pense aussi à aujourd’hui en améliorant les conditions de la besogne, en questionnant le rapport à l’autre dans une société aux multiples pressions sociales, et on s’efforce de retrouver une équité professionnelle, une causalité avec son patron innovante. En somme toute, quel avenir pour le turbin ? Tout un programme.

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Dans l’interview à retrouver sur le site officiel de la Biennale du Design de Saint-Etienne Édition 2017, Olivier Pericot, directeur scientifique de la Biennale, les amende par ceci : il qualifie deux symptômes de la mutation du travail au troisième millénaire : [petit un] le digital labor, c’est-à-dire l’arrivée du numérique dans nos vies quotidiennes, [petit deux] l’existence de tiers-lieus comme les Fab-lab, espace de co-working ou hacker-space pour les anglophones, et non pas anglophobes #restezavecnous #onvousaimelesrosbeef. Olivier Peyricot nous explique aussi par quel biais ils ont tentés – avec réussite – de créer des connexions évidentes dans des utopies, réalités ou dystopies projectuelles, qui ne semble jamais tirés par les cheveux par des axes de recherches auxquels on ne pense pas toujours : savoir-faire, processus, embauche, corps dans le travail, cycle de production, automatisation, bureau… Ultime définition de la biennale : « constituer un panorama à un instant t sur un enjeu qui traverse la société et dont le design est un acteur », design qui « doit questionner la société sur ses choix ».

Dans les IN, on peut parler de trois expositions qui ont beaucoup de choses à dire, dans la Cité du Design ; Fukushima mon amour, Cut and Care, et une exposition qui n’en est pas une, la boutique. Parce que la première revient sur une catastrophe marquantes de notre aire à nous les Digital Native #lol, prenant en compte ses aspérités les plus terribles aux plus cocasses, et nous remets en question sur l’avenir de notre chère Terre. Parce que la deuxième, avant d’envisager ce que pourrait être le design dans trois cents à deux milles ans, nous donne des solutions pour aujourd’hui et franchement c’est déjà un début salutaire. Parce qu’avec la troisième, oui tout de même, un petit souvenir disaiign ça fait plaisir. Dans le OFF ça pullule de petits restaurant goûtus, de boutiques où les artisans de la région prennent plaisir à expliquer les tenants et aboutissants de leur profession avec beaucoup de simplicité et d’humilité. En somme, du vannier de Saint-Christo-en-Jarez à la multinationale des pneumatiques Michelin, la Biennale de cette année met en place une dialectique audacieuse : confronter des échelles d’interrogations différentes tout en proposant un évènement qui se veut un état des lieux et de recherches à grandes échelles. D’échelles en échelles c’est l’ascension vers la vie professionnelle idéalisée et optimisée. Allez-y on ne s’en lasse pas, on vagabonde, hot-dog à la main, de lieux en lieux, et on découvre et c’est beau.

The Ascent

 

Pour Adèle Vivet, étudiante à l’École d’Art et de Design de Saint-Etienne en section Design, qui est présente les autres onze mois de l’année qui ne constitue par la biennale, c’est une occasion de se renseigner intensément. On fait le plein de références, on assiste aux conférences, on rencontre les commissaires d’expositions, on participe au montage des expositions, on ne manque aucun vernissage parce que c’est aussi l’occasion de faire des économies sur ses courses au Monoprix. Quel regard porte-t-elle sur cet évènement qu’elle a elle aussi organisé, suivi, épié, visité ? Elle répond à quatre ou cinq questions.

 

Quel est l’intérêt d’un tel évènement axé sur un thème générique pour une étudiante en arts appliqués ?

La thématique « Working promesse » de la biennale est très riche cette année : c’est l’occasion de découvrir puis d’approfondir un sujet qui est finalement assez peu abordé dans les écoles d’arts. La question du travail dans son ensemble m’intéresse, et je pense que certaines problématiques que pose cette biennale me resserviront dans des réflexions de projets. La biennale permet ainsi de se forger un avis, tant dans des aspects des arts appliqués que dans une vision plus politisée de la création.

 

Les villes de provinces souffrent beaucoup d’un manque d’investissement de l’état dans la culture, très concentrée sur le bassin parisien. Saint-Etienne serait-elle une exception ? Que se passe-t-il artistiquement en dehors du mois d’activités qu’engendre la Biennale ? Que deviennent les milliers de mètres carrés de la Cité du Design ?

Ces activités font le dynamisme, et je pense aussi la fierté de la ville ; en quelques années, le nombre de collectifs, de fab-labs, de scènes musicales, de galeries, ont considérablement augmentés. Cependant, la plupart de ces évènements se ponctuent en fonction de la biennale. En dehors de cette période, l’activité de la ville demeure paisible. L’ancienne manufacture qui sert d’espace d’exposition n’est pas utilisée, bien que quelques pépinières ou incubateurs essaient de s’y implanter. […] Heureusement, la biennale est un évènement qui tend à grandir ! Depuis deux ans maintenant, celle-ci dure un mois, tout comme le nombre d’expositions, de offs, qui ne cessent de se multiplier. J’espère que son impact sur les activités de la ville ira aussi en crescendo, pour se répercuter sur toute l’année et non plus sur une courte période.

 

Au vue de ton quotidien au sein de la biennale, représente-t-elle a tes yeux une vraie plus value dans la vulgarisation du design, ou demeure-t-elle un évènement foncièrement élitiste ?

Cela dépend des thématiques. J’ai pu me rendre il y a deux ans à la biennale, et le sujet portait sur « l’essence du beau ». À l’époque, mon regard était sans doute moins avisé, et je me suis sentie très séduite. En abordant principalement la forme, il était plus simple de se laisser porter par le sujet, sans forcément posséder des connaissances pointues dans les arts appliqués. Aujourd’hui, la nouvelle thématique s’adresse selon moi à un public beaucoup plus averti. Comment évoluera le travail du designer ? Quelles sont les nouvelles manières, opportunités de travailler ? Les soulèvements sont intéressants, mais communiqués de manière assez obscure dans les expositions. Il faut connaitre beaucoup de notions, connaître l’histoire en amont pour ne pas être perdu(e). J’entendais des visiteurs se plaindre de l’inaccessibilité de certaines expositions et je pense qu’ils n’avaient pas tort. Pour réellement engranger les informations, il est nécessaire de rester longtemps dans les espaces, de tout lire, tout écouter, d’assister aux conférences. Tout n’est pas accessible au premier abord.

 

Quels sont selon toi les lacunes de la biennale ? Quels pourraient être les principales améliorations à y apporter ?

Comme je le disais précédemment, la biennale a encore du travail à faire dans la vulgarisation du design. C’est un évènement qui s’adresse aux designers, à des étudiants en art appliqués, où à des personnes qui travaillent dans le domaine de la culture. Les habitants de Saint-Etienne se trouvent en retrait par rapport à l’évènement. Si un grand nombre de boutiques abandonnées ont été réhabilitées, elles fermeront aussitôt la biennale terminée, sans pour autant avoir réellement fait profiter les commerces de la ville.

 

Quels sont ses atouts indéniables ?

Elle permet d’établir un vrai panorama de la création, sans pour autant mettre en avant l’aspect commercial comme pourrait le faire des salons comme Maison&Objets. Je pense qu’en terme d’informations diffusées, c’est une véritable source d’inspirations. J’aimerais aussi noter l’investissement de l’ESADSE et de la Cité du Design à développer des ateliers, et notamment pour les enfants. La biennale accueille beaucoup d’écoles, et contrairement à la population stéphanoise, celles-ci sont très bien encadrées. Expliquer les enjeux des arts et du design à des enfants, par le jeu, par le dessin est prépondérant, surtout quand les heures de pratique plastique baissent considérablement dans l’enseignement français !

 

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Notons que pour l’occasion, Adèle Vivet a concrétisé quelques projets ; Perfume Follows Function est une gamme de savons artisanaux moulés à la louche dans des barquettes alimentaires, à retrouver dès l’entrée de la grande boutique sous le nom SENTEUR DESIGN. Engagée dans la vie artistique stéphanoise, elle est également une des membres de la revue de A, TFDD? [Ah, tu fais du dessin ?] qui publie des travaux d’étudiants en art. Des exemplaires sont à trouver dans la boutique sous une glorieuse pochette plastifiée bleue. La revue est accompagnée de cartes postales et d’un poster format A2 sérigraphié, le tout toujours soigneusement emballés, mis en relief avec des reliures malignes. #vibrissesenfeu #pupillesquifrétillent

 

Florian Bulou.