La douce Charlotte Abramow

4 novembre 2016

J’ai téléphoné à la douce Charlotte Abramow ce soir. Pour parler de ces différents projets photos et surtout de celui qui m’a bouleversée : Le Projet Maurice. Le projet Maurice, c’est un projet autour de son père (Maurice donc) qui a eu un cancer en 2011. C’est un combat contre la maladie, un documentaire poignant, et un projet plein d’amour et d’émotions. Depuis longtemps, je suis le travail de Charlotte sur Facebook mais c’est le texte de son crowdfunding qui m’a secouée si fort que j’ai enfin osé lui envoyer un message pour lui poser quelques questions. Et elle m’a répondu.
Voici ce qu’on s’est raconté.

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Audrey : Si je te téléphone, c’est pour le projet « Maurice ». Maurice, c’est ton papa et c’est surtout le héros de ton futur projet photo. J’ai lu plein de trucs mais je voudrais que tu me racontes avec ta voix.

Charlotte : Mon père et moi, on est très proches. Il y a toujours eu une belle complicité entre nous. En 2011, alors qu’il avait 79 ans, on lui a diagnostiqué un cancer du Cardia, un cancer digestif grave qui touche l’œsophage et l’estomac. S’en sont suivis 3 mois de chimio et comme il était médecin et chercheur, il comprenait tout et il était inquiet. Il s’est alors plongé dans le silence et dans ses angoisses. Je ne savais plus comment faire pour interagir avec lui et lui dire des choses simples comme « Hey, comment ça va ? ».
A la fin de la chimiothérapie, il y a eu une bonne nouvelle. La tumeur allait pouvoir être opérée. L’opération a duré huit heures, il a fallu comprimer les poumons, raccourcir l’œsophage et remonter l’estomac. Mais Maurice est fort, il a tenu le coup.

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Quelques jours après l’opération, Maurice a fait un choc pulmonaire et plusieurs arrêts cardiaques liés à une allergie à un médicament… Il est resté un mois et demi dans le coma.
Quand il est sorti du coma, il était très faible et il a dû aller d’hôpital en hôpital pour réapprendre à vivre. Tout le monde pensait qu’il ne lui restait que peu de temps. Mais il a tenu le coup. Il est revenu vivre à la maison au bout de quelques temps. Mais il avait changé. Il n’exprimait plus ses besoins, n’était plus autonome, était faible et toujours un peu endormi. Il est resté mutique pendant presque deux ans et demi.
Et puis il s’est mis à demander des petites choses aux infirmiers qui étaient à la maison pour lui, comme s’il pouvait manger une poire, aller dans son fauteuil…

Pendant l’été 2014, Maurice s’épanouit enfin. C’est peut-être les vacances en famille qui lui font du bien mais il est vif, joyeux, impliqué, il fait des blagues. Bref il est heureux.
Depuis, c’est comme si cet été là continuait sans jamais s’arrêter. Bien sûr, l’état de Maurice fluctue. Il y a des jours avec et des jours sans.

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J’ai pris des photos de Maurice pendant la période sombre de la maladie. Faire des photos me permettait d’assumer mes émotions et de me protéger.  Quand c’était trop dur pour moi, je sortais mon appareil. C’est la partie « documentaire » de mon travail.
Ensuite, il y aura la partie photographiée en studio, plus conceptuelle. Mais je veux faire des images esthétiques avec du sens. Des images qui puissent toucher les gens et parler au spectateur.
Le projet Maurice, c’est une épreuve de la vie transformée en un projet artistique, humain et accessible à tou-te-s. Il parle de la galère de la maladie : de l’impact qu’elle peut avoir sur une famille -sur une vie-, du temps, de l’énergie, de l’accompagnement d’une personne malade. J’ai dû m’occuper de mon père et grandir plus vite car avec sa maladie, c’est comme si nos rôles avaient été échangés : mon père était hors service.

Faire une série pareille, c’est assez cher. Il faut payer le studio, les costumes, les décors, le matériel… Le projet me tient à cœur, c’est mon premier vrai projet personnel et je voudrais le montrer, en faire une exposition et un livre. C’est pour ça qu’il me fallait du financement et que j’ai lancé une campagne sur KickStarter.

 

D’habitude tes photos sont plus « froides » mais je ne ressens pas ça dans le projet Maurice. Sûrement parce-que c’est ton papa ?
Oui, le projet Maurice, c’est un projet intime. Je parle de mon père. Je dévoile une partie de ma vie. Une partie difficile et sombre.
Par rapport au Projet Maurice, le reste de mon travail peut paraître plus « froid » tout simplement parce que déjà Maurice dégage quelque chose de très fort et de très touchant, et puis parce que le lien père-fille très intime n’est pas comparable avec mes autres séries.
Les photos que j’ai prises de Maurice pendant sa maladie sont des instants de vie. La partie « documentaire » de mon travail, très personnelle et intime. La partie en studio le sera moins car il y aura de la mise en scène, et donc un certain recul, comme une analyse conceptuelle au final de tout ce qui a été vécu. Je pense trouver un bon équilibre dans l’émotion de cette série.

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Tes photos sont remplies d’émotions, on ressent bien l’amour que tu portes à ton papa. Peux-tu nous raconter une jolie aventure avec lui ?
Je peux t’en raconter une, oui. Récemment quand j’ai lancé la campagne, j’ai envoyé le lien à ma mère et elle lui a montré la page et la vidéo de présentation du projet. Quand il a vu la vidéo il a dit un truc trop chou qui m’a vraiment touchée. C’était tellement mignon que je l’ai noté, attends, je vais te la lire : « Je trouve ça vraiment formidable, je trouve qu’il n’y a rien de mieux sur Terre. Grâce à toi, je vais bien » (Maurice).

Ou alors, quand je rentre chez moi en Belgique, genre une fois par mois (vu que le reste du temps je vis à Paris) et qu’il me dit « je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime, je t’aime » plein de fois et très très vite (Charlotte l’imite vachement bien ndlr). Il a une âme d’enfant, il est très émotif. Comme s’il n’avait pas les filtres de l’âge adulte.

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Quel matériel photo utilises-tu ?
J’ai beaucoup utilisé un canon 5D Mark II. Maintenant je shoote avec le canon 1D C qui est mieux. Ou avec le 5DSR quand je suis en studio. La résolution est super pour faire de grands tirages et tu peux faire des crops hyper facilement sans perdre la qualité (crop : retailler la photo ndlr)

Quels sont les meilleurs moments de la journée pour faire des photos ?
En studio peu importe puisque c’est moi qui recrée la lumière.
Sinon, c’est la lumière du soir, avant le coucher du soleil, genre au crépuscule. Bon, j’aurais pu dire l’aube aussi mais j’ai trop la flemme de me lever. (sourire)

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Tu as fait quelle école ?
Je suis passé par les Gobelins (une grande école d’image à Paris ndlr) et j’y suis restée deux ans. J’ai été diplômée en juin 2015.

 

J’ai beaucoup aimé ton projet « The Reals Boobs », peux-tu m’en parler ?
Je suis sensible à tout ce qui touche la femme, les injustices… Je suis encore jeune et je veux me laisser le temps d’en parler dans mon travail photographique plus profondément et d’aborder des sujets importants.

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« The Real Boobs », c’est une première approche.
Au lycée, dans les vestiaires, quand on se changeait avec les copines, on regardait nos seins. Entre nous, l’intimité, on s’en foutait un peu, comme quand on se changeait toutes pour une soirée pyjama. Ce qui était drôle, c’étaient les différences entre toutes nos formes de seins. Je me rappelle en particulier d’une copine qui avait des mini-mini seins. Je voulais les prendre en photos et les mettre en diptyque avec des smarties, parce que ça nous faisait marrer.

L’idée de la série « The Real Boobs » est venue de ce délire de vestiaire de sport. Quand j’ai fait cette série, j’étais encore aux Gobelins et j’avais posté une annonce pour trouver des filles prêtes à me laisser photographier leurs seins. Certaines m’avaient même envoyé une photo par mail de leur poitrine. J’avais trouvé ça très courageux de leur part. J’avais choisi les fruits qui étaient les plus semblables à leurs boobs.
Quand les filles sont arrivées dans le studio, elles ont enlevé leur haut et je leur donnais les fruits. Ensuite, je choisissais la couleur du fond en fonction de celle des fruits pour un rendu plus esthétique. Les photos ont été prises en lumière crue, la peau et les formes n’ont pas été retouchées. J’ai juste retravaillé les couleurs. Neuf filles sont venues, j’ai donc neuf paires de seins dans ma série pour le moment, ce n’est pas beaucoup pour parler du nombre de seins différents. Il me manque des tonnes de formes et de couleur. Il faudrait que je la continue.

Cette série est drôle. Elle permet une auto-dérision sur les seins, de ne pas complexer sur sa poitrine parce qu’un sein est plus petit que l’autre, parce qu’ils sont trop gros, trop petits, trop ronds… Les seins c’est comme les Kinder surprises. On ne sait jamais comme ils vont être.

Le sein est toujours sexualisé. Dans la série, les postures ne sont pas sexy, elles sont naturelles. Genre moi, j’ai des gros seins et quand je suis couchée, ils s’étalent sur le matelas haha. Comme les montres molles de Dali

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Comment perçois-tu l’image de la femme dans notre société aujourd’hui ?
Aujourd’hui, c’est comme s’il n’y avait qu’un seul modèle de fille. Elle doit être mince et associée au désir. Bon, okay, ce n’est pas mal mais une femme, une fille, ce n’est pas que ça.
Véhiculer cette seule et unique image de la femme crée un complexe général. On veut ressembler à ça, à cette image coûte que coûte et donc se changer. Les filles se font du mal avec ça alors qu’on n’a pas le temps de se gâcher la vie en détestant son corps. C’est trop dommage d’être affectée pour ça. Il faut s’aimer. Bon, je dis ça mais je suis une fille aussi et il m’arrive de complexer et de me remettre en question en me regardant dans la glace le matin. Mais j’essaie de ne plus me laisser abattre. Ma démarche photographique m’aide aussi personnellement à cela.

Dans les médias, la société, sur internet les femmes « DOIVENT » être sexy, désirables… BONNES QUOI.
Mais des fois, tu vois, tu as juste envie d’être à poil, et de te balader comme ça. Parce que des fois, les vêtements c’est chiant. C’est naturel et non sexuel. J’aime bien le travail de Ryan McGinley, ses personnages sont heureux, naturels et à poil.

J’aimerais qu’on arrête de faire chier les femmes, de les juger. Les femmes, ce n’est pas seulement un corps. C’est aussi un cerveau et une âme. Quand on photographie une femme nue, elle est presque toujours sexualisée. C’est dur de ne pas se centrer uniquement sur l’esthétique dans l’image, puisque la photographie même représente ce que l’on voit en termes ontologiques.  J’ai encore beaucoup de chemin à faire mais j’aimerais arriver, un jour, à photographier plus que la simple apparence des gens, ou du moins que leur apparence dise quelque chose de plus profond et qui pousse à la réflexion.

 

Pour mieux connaître Charlotte, voici son petit portrait :

Ton petit nom? Charlotte Abramow
Qui es-tu, d’où viens-tu? Je suis photographe, je viens de Belgique le pays super surréaliste et un peu mou.
Tes plus grandes passions dans la vie? La photographie, l’art, l’humour, le sommeil.
Ton talent caché? Il est très bien caché.
Comment as-tu connu Ta Chatte? Je l’ai toujours connue.
Peux-tu parler de tes créations, de ton travail? Je crois que tu sais déjà tout 😀
Où est-ce qu’on pourrait te croiser un vendredi soir? Chez moi. Je ne suis pas une grande sorteuse. Peut-être qu’à 40 ans je pèterais un plomb et je passerai ma vie en boîte.
Où peut-on te suivre?
Site internet : http://charlotteabramow.com
INSTAGRAM : @charlotteabramow
Page Facebook : http://facebook.com/charlotteabramowphotos

2Si tu étais un animal, tu serais… un paresseux, mais un paresseux passionné.
Si tu étais une couleur, tu serais…
le bleu ciel, comme ça j’aurai les nuages comme compagnons.
Si tu étais un film, tu serais… Léon
Si tu étais une musique, tu serais… toute la compil Michel Berger – France Gall
Si tu étais un pays pour passer tes vacances, tu serais…. Le Sud de la France, mais j’ai hâte de voyager dans d’autres pays.
Si tu étais un plat de pâtes, tu serais…  des putains de pâtes aux courgettes. J’adore ça. J’en fais au moins une fois par semaine.
Si tu étais un fruit de mer, tu serais… Le homard parce que c’est chic, rare,  et que c’est bien bon.
Si tu étais un truc gras, tu serais… Une raclette sur une pomme de terre.
Si tu étais une expression beauf, tu serais… On ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs.
Si tu étais un phénomène de mode, tu serais… La mode importable façon Comme des Garçons.
Si tu étais une fringue de ton placard, tu serais… mon peignoir en polaire.
Si tu étais une chatte, tu serais…. Kodak, ma chatte diabolique et bipolaire.

 -> Un petit mot pour conclure? Sur ce, je vais me faire des pâtes aux courgettes.

Conclusion :
J’ai passé un chouette moment avec Charlotte. Un moment plein de joie, d’émotions et de souvenirs. Un moment qui fait vibrer. Je suis ressortie de cet échange un peu plus forte et avec le sourire aux lèvres. Ouais, c’est sûr, Charlotte elle est trop COOOOL. <3

Depuis ce soir, la cagnotte de la campagne de crowdfunding est complèteeeeeee. « Je suis vraiment touchée par le soutient des gens. » me disait Charlotte tout à l’heure.
Vous pouvez quand même continuer à l’aider jusqu’à la fin ☺. Ça permettra de plus jolis décors, des costumes encore mieux…

AMOUR vraiment.