Depardieu chante (rote) Barbara / Florian Bulou

26 février 2017

 

Depardieu chante rote Barbara ?
Théâtre des Bouffes du Nord, du 3 au 18 février 2017 (oui c’est fini, mais il y a l’album)

 

Juste un petit billet d’humeur pour louer une fois encore Barbara et Gérard Depardieu,
Juste une petite tirade pour raconter leur histoire commune sans romanesque,
Juste un trait de rien pour dire que c’est bien, pour dire de les écouter toujours.
Juste ça pour évoquer que chanter par l’un ou par l’autre, quoiqu’il arrive,
C’est alors que je l’ai reconnu, surgissant du passé, il m’était revenu. L’Aigle Noir.

 

Entre cinéma et musique, Depardieu est un interprète quoi qu’il arrive. N’est pas Barbara qui veut, poétesse engagée, aliénée d’une justesse des verbes, ses compositions ne sont pas qu’une répétition simpliste de rythmes, cela va plus loin, ce sont des couacs inattendus, des montées acerbes. En y ajoutant sa voix, rien que cela, je m’époustoufle. Est-ce parce que nous avons l’habitude d’entendre Depardieu vociférer à tout va que d’un coup nous sommes touchés par ce qu’il fait ici ? Il y a beaucoup de retenu dans cet album, on sent quelque part qu’il a très envie d’expulser ce texte, mais le parler rythmé c’est son truc à Gérard. Il a l’intelligence du dosage, on sait parce qu’on le sent qu’il a envie de crier ce texte les larmes aux yeux mais il sent que ce n’est pas le bon moment, ce n’est ce qu’il faut présentement. C’est aussi pour ça que parfois cela monte, il n’y arrive pas tout à fait, mais quand le cœur y est on lui pardonne. Dis, quand reviendras-tu ? , L’Aigle Noir, Göttingen, Marienbad, Nantes, ou La Dame Brume, il les lui faut toutes.

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Depardieu en est-il à son premier coup d’essaie dans le registre chansons élégantes et sensualité textuelle ? Acteur de génie, nous avions eu un début de délicatesse depardieusienne dans Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau en 1990 ; il y disait déjà, déblatérant les alexandrins avec aisances : « Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances. / Je ne sortirai pas avec, par négligence. » ; le tout pour nous apprendre – systématisme – qu’à la fin il touche, du bout de son long nez, hautement improbable, il touche encore plus ici. À croire qu’un texte aussi fin soit-il le peu encore plus avec l’acteur russo-franco-français. Puis il a quand même été tendre avec Catherine Deneuve dans Le Dernier Métro, à vouloir la protéger puis la séduire dans le bureau de son mari,  caché trois niveaux au dessous. Dans Loulou de Maurice Pialat, avec la géniale Isabelle Huppert, à la surprotéger, bien qu’en grosse brute avinée, la délicatesse revient au galop. On se souvient aussi qu’il chante du Aznavour à Cécile de France dans Quand j’étais chanteur de Xavier Giannoli. Dans la fin de Potiche enfin, il danse avec finesse tant qu’il peut sur Il était une fois avec Catherine Deneuve, elle aussi a un peu de mal mine de rien. Tout ça pour dire que Gérard Depardieu, sous cet air bovin qui lui colle à la peau, sait se découvrir tel un chaton.

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Barbara, Monique Andrée Serf de son vrai nom, née en 1930, et décédée en 1997, n’a besoin de personne pour en faire les louanges. Parce qu’elle a sut se servir à merveille de sa voix qui tiraille et qui fait mal, et nous montrera une fois encore sa ténacité quand celle-ci se brisera lors d’un concert pour la campagne à la présidentielle d’un François de gauche ; mais tout de même elle tiendra à continuer avec cette voix. Malmenée au début, elle fait parti de ces gens avec des voix rocailleuse de l’époque, Jacques Brel et compagnie, ceux à qui on a dit bouhooooouuu et après ah en fait c’est pas mal. Alors toutes ses chansons sont un succès et presque tout ce qu’elle fait est une réussite, elle est secrète, se montre peu, se fait rare des médias, mais n’est pas moins appréciée pour autant. Discrètement, elle se lie d’amitié avec Gérard Depardieu, le soutient quand Guillaume son fils le quitte, à mesure que les années passent, ils se projettent ensemble, boivent, chantent, le tout en toute amitié bien entendu.

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À regarder de plus près les connexions spatio-temporelles entre ces deux phénomènes on se dit que cet album est de plus en plus probable, voire de plus en plus logique. Il y eut une première rencontre entre Gérard Depardieu et Barbara, ce fut en 1985 dans une comédie musicale, Lily Passion. Écrite plus ou moins ensemble, mais surtout avec Luc Plamondon (Starmania, Notre-Dame de Paris), c’est dans cette autobiographie que Barbara évoque son attachement à la scène, son dévouement et tout ça, tout ce qui fait que c’est une chanteuse sensible et accompli, se donne corps et âme à son public. Non ce qui importe c’est qu’elle se tient droite au piano, et que Gérard est d’un calme olympien à ses côtés, comme un enfant apaisé. De deux cheminements, partants de deux points distants tant leur carrières divergent, trouvons les convergences ; parce que les deux sont amis, rien que cela. Deux paradoxes faits pour se connecter, sans explication parce que c’est l’évidence, ils feront beaucoup ensemble, même vingt ans après le décès de Barbara, un bien bel hommage.

 

Comment peut-on imaginer qu’à la fin de l’envoi, [il] touche ?

Florian Bulou.